Visual Art Exhibition   .   Freedom?  .   Special Projects

Justine Triet
"Cloudy Head," 2009

[عربي] [English] [français]

Le film « Cloudy Head » de Justine Triet joue le trouble de la fiction documentaire dans sa forme et sa nature libres. L’on retrouve en effet dans ce film la volonté de Justine Triet de « refictionnaliser » le réel, de théâtraliser le documentaire pour tenter d’en extraire toute la complexité et l’étrangeté. La liberté détermine également le comportement du personnage principal qui tout comme la vidéaste s’affranchit des codes du réel. Tournée en mars 2009 au Brésil à l’occasion d’une résidence, cette vidéo a été produite parallèlement au film Des ombres dans la maison tourné dans une favela de Sao Paulo à Cidade Tiradentes. Justine triet a arpenté la mégalopole brésilienne, s’est livrée à des « dérives » à partir desquelles elle a élaboré ses films. Sur la Place du Patriarche à Sao Paulo, un étrange ballet se donne entre la foule des passants et deux hommes : l’un arpente la place psalmodiant des incantations et cadençant sa marche en tapant sur un livre ; l’autre calme et immobile l’observe. La musique (le Boléro de Ravel) accompagne cette saynète mystérieuse dans un crescendo progressif, ostinato. La place est filmée en hauteur d’un immeuble voisin, nous surplombons la scène comme d’une loge d’opéra, assistant médusé à ce ballet urbain. On retrouve en effet la dimension théâtrale qui caractérise le travail de Justine Triet révélant le potentiel fictionnel que porte notre univers urbain et quotidien, nous le rendant visible à travers ses films. Les déplacements des protagonistes du film _les deux hommes et la foule_se distribuent selon la structure d’un ballet mettant en présence les deux solistes et les passants. Le choix du boléro de Ravel pour accompagner l’action, redouble la construction du film fondée sur les mouvements répétitifs des acteurs de la scène. Le boléro est une musique de ballet avec des solos instrumentaux accompagnés par un orchestre imperturbable et monotone à l’image des passants. La mélodie et le rythme de cette danse sont modérés et uniformes marqués par le tambour. Le seul élément de diversité est le crescendo orchestral que l’on retrouve aussi dans l’action du film. La course des nuages qui plonge tour à tour la scène dans l’ombre et la lumière renforce l’effet scénique et contribue à donner une dimension spectaculaire et fantastique à ce moment. Il y a en effet comme chez l’artiste britannique Steve Mc Queen une dimension très cinématographique chez Justine Triet. Ils sont tous deux attentifs à la composition avec une plongée immédiate dans l’action mais l’exploration lente d’une situation, du mouvement des corps dans leur environnement. Leurs films ne sont pas narratifs mais s’attachent à la présentation d’un événement perturbant le spectateur en ne délivrant pas véritablement de message univoque. Ils nous renvoient à nous-mêmes, à nos croyances et opinions : à nous d’en retirer ce que nous voulons. L’homme au livre dans cette danse rituelle est comme en transe. Le temps pour lui comme pour nous spectateurs semble suspendu alors que la vie urbaine suit son cours. « Transe symphonique », la répétition obsédante du même rythme qui caractérise le boléro renforce cette dimension hypnotique voire mystique. La musique nous pousse à éprouver physiquement le film.

Muriel Enjalran

Venues Credits